Ankara multiplie les pressions en Afrique contre les réseaux Gülen

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REVUE DE PRESSE. La chasse aux proches de Fetullah Gülen, accusé du coup d’État en Turquie, se prolonge en Afrique : Ankara réclame la fermeture de nombreuses écoles. Par Agnès Faivre

Après le putsch avorté du 15 juillet en Turquie, il n’aura fallu que quelques heures au président Recep Tayyip Erdogan pour en désigner l’auteur, l’imam Fetullah Gülen, et déclencher une purge sans précédent de l’appareil d’État. Quelque 80 000 fonctionnaires ont depuis lors été limogés. La traque des partisans supposés de Gülen s’est étendue dans le même temps aux écoles et universités privées, aux associations, aux médias ou encore aux milieux d’affaires, illustrant par son ampleur, outre la machine répressive à l’œuvre, la puissance du réseau développé par Fetullah Gülen. Les ramifications de son mouvement « Hizmet » (« services » en turc) débordent de fait bien au-delà des frontières de la Turquie. Il est présent dans 120 pays. En Afrique, il a tissé sa toile dès le milieu des années 1990 en ciblant surtout le champ éducatif. On dénombre ainsi des « écoles Gülen » dans une quarantaine de pays. La Turquie n’a donc pas tardé à y lancer une offensive diplomatique contre les activités de Hizmet, autrefois allié du parti au pouvoir (AKP), et aujourd’hui qualifié d’« organisation terroriste ». L’opération rencontre plus ou moins de succès sur le continent.

Des officiels turcs en campagne au Sénégal et au Maroc

Le 16 juillet, tandis que les nuages de fumée ne s’étaient pas encore dissipés aux abords du Parlement turc, le gouvernement somalien diffusait ce communiqué : « Compte tenu de la demande de notre pays frère la Turquie, les ministres se sont mis d’accord pour fermer les structures de l’Académie du Nil (une fondation liée à Gülen, NDLR), y compris les écoles, les hôpitaux, etc. ». Si Mogadiscio a fait preuve d’une célérité certaine dans la mise en œuvre de la requête d’Ankara, d’autres rechignent à s’exécuter. Si bien que la diplomatie turque a dépêché fin août ses émissaires dans certains pays.


« Ankara demande à Dakar la fermeture des écoles Yevuz Selim », titre ainsi le journal sénégalais Enquête+ ce mercredi 31 août. Il s’appuie sur des informations tout juste divulguées par le quotidien turc Daily Sabah. Dans le cadre d’une « mission d’urgence » à Dakar du Conseil des relations économiques extérieures de la Turquie (Deik), du 21 au 25 août, le Sénégal aurait finalement cédé aux demandes d’Ankara de procéder à la fermeture de ces 15 écoles jugées proches de Fethullah Gülen, y rapporte un des responsables turcs de la mission. Conséquence du soft power turc ? Accompagnateur de la mission d’investisseurs turcs dépêchés au Sénégal, le chef du bureau économique de l’ambassade du Sénégal à Ankara Cheick Diallo affirme dans un entretien à Enquête+ que « les Turcs ont choisi de faire du Sénégal un de leurs partenaires privilégiés en Afrique ».

Le 24 août, une autre délégation turque, composée notamment de trois députés du parti islamo-conservateur, l’AKP, s’est rendue au Maroc. « Des officiels turcs tirent la sonnette d’alarme à Rabat », titre Libération. « Ces parlementaires turcs entendent convaincre les responsables marocains de la dangerosité » du mouvement gulëniste, écrit le quotidien d’information francophone marocain. Ils ont évoqué lors d’une conférence de presse la « menace » de la confrérie Gülen, non seulement pour la Turquie, mais également « pour tous les pays où elle mène une activité et pour toute l’humanité. »

Les réseaux Gülen au Maroc : écoles et hommes d’affaires

Il s’agit de la troisième salve diplomatique turque adressée à Rabat relayée par les médias marocains. Le 19 juillet,Tel Quel évoquait déjà les attentes de l’ambassade turque au Maroc sur d’éventuelles actions à l’encontre des institutions liées à Gülen. Et puis le 1er août, le portail d’information économique Média24 titrait à son tour : « La Turquie souhaite la fermeture des écoles Gülen au Maroc. » L’ambassadeur turc à Rabat Ethem Barkan déclarait ainsi : « Plusieurs pays ont fermé les écoles liées à Fetullah Gülen, comme la Somalie, le Niger, la Guinée équatoriale, la Biélorussie. Nous sommes prêts à coopérer avec Rabat pour fermer les écoles Gülen au Maroc. » Les établissements scolaires liés au mouvement güleniste Hizmet sont au nombre de 7 au Maroc, ce qui représente 2 500 élèves – dont seulement 30 Turcs. Ils proposent des cours en arabe, en français et en anglais, et mettent l’accent sur les nouvelles technologies et les matières scientifiques, résume Média24, selon qui les pressions de la Turquie pour faire fermer ces écoles ne remontent pas au coup d’État du 15 juillet, mais à décembre 2013. Cette période marque un tournant dans la dégradation des relations entre Erdogan et Gülen, dans le contexte d’un scandale de corruption qui a éclaboussé des ministres et des proches de Recep Tayyip Erdogan – il était alors à la tête du gouvernement.

Si les réseaux Gülen apparaissent avoir favorisé certains échanges commerciaux au Maroc dans les années 2000 via l’organisation patronale turque Tüskon, ouvertement güleniste, si on les retrouve également de façon plus confidentielle dans le milieu culturel, leur implication dans le secteur éducatif remonte à 1994, explique Tel Quel.  « On ne peut pas dire que le mouvement Gülen est au Maroc en tant qu’institution. Il s’agit plutôt d’initiatives d’individus proches du mouvement qui se sont installés de manière spontanée et ont investi dans le milieu éducatif et culturel en premier lieu », précise dans ses colonnes Driss Bouanou, chercheur et spécialiste des mouvements islamistes turques.

Écoles Gülen : lieux de paix et de prestige ou « syndicat du crime » ?

Jusqu’où la Turquie peut-elle donc faire pression pour fermer des écoles administrées, dans un pays étranger, et quand, de surcroît, ces établissements se distinguent par la qualité de leurs enseignements ? La question se pose encore avec âpreté en Afrique du Sud. Le pays ne manifeste pas vraiment son empressement à fermer ses 9 écoles «  Gülen », qui accueillent 3 500 élèves, et se hissent en tête des meilleurs établissements du pays. Le lycée Horizon de Johannesburg est numéro un national en mathématiques. Au centre culturel turc Turquoise Harmony Institute dont il dépend, et à la mosquée Nizamiyé de Midrand – présentée comme la plus grande de l’hémisphère sud –, deux structures « inspirées par les enseignements de Gülen », on s’amuse d’être taxés de « terroristes », relate le site sud-africain BusinessDay Live. Pour Ayhan Cetin, président du Turquoise Harmony Institute, Hizmet est moins « un système centralisé » qu’une « philosophie ». Ce mouvement, né à la fin des années 1960, visait à promouvoir l’accès à l’éducation, mais aussi « la paix, l’amour, la tolérance et la compréhension », explique-t-il à BDlive. Il ajoute que ces établissements sont « enregistrés en Afrique du Sud et n’ont rien à voir avec la Turquie ». L’ambassadeur de Turquie en Afrique du Sud, avance quant à lui que les institutions sud-africaines ont été infiltrées par d’anciens étudiants passés par le système éducatif güleniste, qu’il a qualifié quelques jours plus tôt de « syndicat du crime ». « L’Afrique du Sud doit décider elle-même quelles mesures prendre », déclare-t-il au site sud-africain.

La requête de la Turquie « frivole » et sans cadre légale pour Abuja

En attendant, le Kenya, la Tanzanie, et le Nigeria, ont déjà tranché, en refusant de fermer ce type d’établissements. Abuja, qui compte sur son territoire 17 écoles et universités liés au prédicateur Fetullah Gülen, joue la carte de la souveraineté nationale, mais pas seulement. « Le gouvernement fédéral estime que les allégations et la requête de la Turquie sont frivoles, car dénuées de fondement juridique », synthétise The Daily Trust dans un article intitulé « Comment le gouvernement fédéral snobe la demande de la Turquie ». C’est à la Turquie d’apporter la preuve que ces écoles sont liées à des organisations terroristes, laisse entendre le ministre nigérian de l’Éducation Malam Adamu Adamu, pour qui « il serait moralement et légalement injuste de céder à la requête du gouvernement turc sur de simples allégations ». Reste à voir comment ces divers refus seront interprétés par Ankara. Le séisme politique qu’a constitué le putsch du 15 juillet a amené la Turquie à durcir ses positions vis-à-vis des États-Unis ou de l’Union européenne, ou, à l’inverse, à se réconcilier avec une Russie plus empathique et moins donneuse de leçons. Le cas des « écoles Gülen » en Afrique pourrait-il, à terme, pousser Ankara à reconfigurer ses relations diplomatiques avec certains pays ? « Le récent coup d’État en Turquie a presque mis en péril les liens amicaux entre les deux pays », indique le quotidien nigérian The Daily Trust, tout en précisant que le commerce bilatéral entre le Nigeria et la Turquie n’a cessé de croître ces derniers mois, affichant un volume de 1,2 milliard de dollars au deuxième trimestre 2016, avec une balance commerciale en faveur du Nigeria. De manière plus générale, les volumes d’échanges entre la Turquie et l’Afrique ont plus que quadruplé entre 2003 et 2014, à la faveur de la politique étrangère multidimensionnelle impulsée par Ankara à partir de 2005. De nouveaux partenariats, que les réseaux Gülen contribuèrent à mettre en œuvre.

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